Les addictions selon Johann Hari
Johann Hari est un journaliste et écrivain britannique qui écris, entre autres, sur le thème de la guerre contre les drogues. Il y a quelques jours, je suis tombée sur un TED Talk intitulé Everything you know about addiction is wrong, dans lequel Hari partage avec simplicité et humanité une idée radicale :
Le contraire de l’addiction n’est pas la sobriété.
Le contraire de l’addiction, c’est la connexion.
Ni spécialiste en neurosciences, ni médecin, le regard que porte Hari sur les addictions est pourtant profondément éclairant. Il interroge ce que nous croyons savoir sur la dépendance.
Ce que nous pensions savoir sur l’addiction
Pendant longtemps, l’addiction a été expliquée de manière quasi mécanique : certains produits seraient “chimiquement” addictives, au point qu’une exposition répétée suffirait à déclencher une dépendance.
On cite souvent une expérience où l’on enferme un rat dans une cage avec deux bouteilles d’eau : l’une contenant de l’eau pure, l’autre de l’eau mêlée à de l’héroïne ou de la cocaïne. Le rat choisit presque toujours l’eau droguée, qu’il consomme encore et encore, jusqu’à en mourir.
Cela semble prouver que la drogue en elle-même est le problème. Cette idée a influencé notre système de soin, nos politiques publiques, et notre regard collectif : la personne dépendante est perçue comme quelqu’un de “faible”, “malade”, ou “dangereux”. Il faudrait l’écarter, la sevrer, la forcer à arrêter.
Mais cette vision, explique-t-elle vraiment le phénomène addictif ?
L’expérience du “Rat Park” : une autre perspective
Johann Hari évoque une expérience fascinante qui remet en question ce modèle. Dans les années 1970, le psychologue canadien Bruce Alexander refait les mêmes tests sur les rats – avec une différence majeure.
Il remarque que dans les expériences classiques, les rats sont toujours isolés, seuls dans leur cage, sans autre activité que de boire de l’eau – droguée ou pas. Il décide donc de créer un environnement radicalement différent, qu’il appelle le Rat Park : un véritable paradis pour rats avec du fromage, des balles colorées, des tunnels, des jouets… et surtout, d’autres rats avec qui interagir, jouer, avoir des relations sociales et sexuelles. Et les deux mêmes bouteilles d’eau sont présentes. Résultat ? Les rats du Rat Park n’étaient PAS intéressés par la drogue – ou très peu. Ils préféraient jouer, explorer, tisser des liens.
Cette expérience suggère une idée puissante : ce n’est pas la substance qui crée l’addiction. C’est l’environnement.
L’isolement comme racine de l’addiction
Derrière de nombreuses dépendances, on retrouve un vide, une douleur, une rupture de lien. L’addiction devient alors une stratégie, souvent inconsciente, pour tenter de survivre à ce manque. Qu’il s’agisse d’alcool, de drogues, de nourriture, d’écrans, de travail… ce que la personne cherche, ce n’est pas l’euphorie, mais un apaisement face à une souffrance invisible.
Hari souligne que de nombreuses personnes dépendantes ont en commun des parcours marqués par la solitude, le rejet, la stigmatisation. La dépendance n’est pas un “manque de volonté”, mais souvent une tentative de solution.
Et si on changeait de regard ?
Plutôt que de punir, isoler, ou moraliser, Johann Hari nous invite à reconnecter. Il cite l’exemple du Portugal, qui a décriminalisé l’usage de toutes les drogues au début des années 2000. Plutôt que d’enfermer les consommateurs, le pays a investi dans la réinsertion sociale, l’accompagnement, la reconstruction des liens. Résultat : une chute spectaculaire des overdoses, des maladies liées à la drogue, et du nombre d’addictions.
Bien sûr, sortir de l’addiction ne se résume pas à une simple décriminalisation. Et toutes les dépendances ne concernent pas des substances. Certaines concernent des comportements addictifs (addiction au travail, aux écrans, à la performance…). Mais l’exemple portugais nous enseigne une chose d’essentielle :
Le lien humain est un levier de guérison bien plus puissant que la punition.
L’importance d’être en lien
La thèse de Hari c’est que les comportements addictifs sont parfois le symptôme d’une déconnexion. Déconnexion de soi-même, des autres et du sens de notre vie. Et si, au lieu de demander à une personne dépendante Pourquoi tu ne t’arrêtes pas ? on lui demandait Qu’est-ce qui te fait si mal ?
Une question pour notre époque
Or, si cette conclusion – Le contraire de l’addiction, c’est la connexion – fait tant de sens, cela relève une autre question sur notre époque. Dans un monde qui se robotise, qui se déshumanise, et où les réseaux sociaux invitent les gens à se montrer sous un masque de perfection, plutôt qu’à être soi… où parler avec une intelligence artificielle semble parfois plus confortable que d’échanger avec un autre humain… Que deviennent nos liens ?
Eva Provo, Papeete, Juillet 2025

